Comment la sociologie, une science sociale portant sur l’étude des faits sociaux peut-elle aborder un sujet tel que le rêve, haut lieu de l’intime et de l’inconscient ?

 

Bernard Lahire, professeur de sociologie à l’École Normale Supérieure de Lyon,  poursuit des travaux sociologiques à l’échelle individuelle et propose une démarche inédite d’intégration du rêve dans les sciences sociales. Il a publié sur le sujet début 2018 l’ouvrage L’interprétation sociologique du rêve aux éditions La Découverte. Dans ce livre, l’auteur nous propose de comprendre le processus d’élaboration du rêve et comment ceux-ci sont reliés aux expériences sociales des individus.

 

Les champs disciplinaires traditionnels de l’étude des rêves

Le sujet, manifestement peu évoqué par les sociologues, a été dans le domaine des sciences humaines jusqu’ici investi par l’histoire, l’anthropologie et en majeure partie par la psychologie et la psychanalyse. Pourtant, l’usage social du rêve est pensé, dans sa façon d’être partagé, commenté, confié et interprété et l’évidente importance du rêve dans les croyances culturelles et son indéniable source qu’est l’inconscient collectif ,  cet objet d’étude reste marginal auprès des chercheurs en sciences sociales. Les neurosciences quant à elles ont eu un apport majeur dans la compréhension des mécanismes du rêve que nous avons aujourd’hui. Elles nous ont notamment révélé que le cerveau “pense en image” lorsque nous dormons.

 

“Le rêve est partagé, commenté, interprété selon les cadres de croyance et les attendus culturels collectifs. Mais ce n’est pas la seule raison qui autorise à le considérer comme un fait social. Ce n’en est pas même la raison première ou principale. Car le rêve est social de part en part, dans ses ressorts et les modalités de sa fabrication”

(L’interprétation sociologique des rêves, p.74)

 

On pourrait penser à la lecture de ce livre que nous assistons à une forme de décloisonnement disciplinaire. En effet, ce traité de sociologie s’étend à un domaine en grande place occupé par la psychologie et la psychanalyse et donne une perspective inhabituelle à la sociologie en la faisant entrer dans l’univers intime du psychisme. Les sciences sociales qui sont pourtant fortement attachées à un modèle de rationalisme de la conscience, ici nous découvrons de multiples associations entre le rêve et nos empreintes sociales. Il y eut toutefois précédemment une branche de la sociologie qui s’est posé la question du rapport entre le social et le psychique, l’individuel et le collectif. Des héritiers de Durkheim ont cadré un champ disciplinaire de sociologie psychologique ou psychologie collective. Le travail du sociologue diffère néanmoins de celui de l’analyste par la méthodologie. Le sociologue n’est pas silencieux, il interroge activement le rêveur pour l’amener à raconter, préciser et expliquer. Autre différence fondamentale, l’objectif n’est pas de guérir ou de soigner, même si les entretiens ne sont sans doute pas sans effet thérapeutique sur l’enquêté. L’approche du sociologue tient dans sa rigueur scientifique qui appréhende le récit du rêve comme une lecture de texte littéraire et son interprétation n’est pas comparable avec une interprétation plus libre de l’analysant.

 

Le regard du sociologue

Pour Bernard Lahire, il ne s’agit pas d’extraire des tendances et des études quantitatives sur les rêves des français mais de détailler leur fabrication et leur significations dans le monde social en rapport avec ses interactions, ses conflits, ses hiérarchies, ses concurrences ou rapport de domination. C’est à partir de ces matériaux que le rêve se construit. Nos représentations mentales, conscientes ou inconscientes sont structurées par nos relations sociales et témoigne de l’existence de ce lien par la voie du rêve. Notre monde social pénètre notre monde onirique, c’est l’hypothèse que propose de valider l’auteur.  L’auteur fait le lien entre rêve et inconscient parce que selon lui une grande partie de nos expériences sociales éveillées ne sont pas conscientisées et programment le pilote automatique de l’ensemble de nos comportements. Cependant, l’inconscient n’est pas simplement constitué d’expériences refoulées, c’est un inconscient socialement structuré par les événements que nous vivons et qui se manifeste dans les rêves.

Dans son ouvrage, il évoque des approches ayant auparavant été menées sur le rêve se limitant à des études sur le récit déconnectés des éléments de la vie du rêveur qui lui sont lié. En outre, il existe des études quantitatives mettant en évidence des régularités sociales en fonction des propriétés sociales des individus. Ce qui a été le plus fréquemment étudié ce sont les différences entre les rêves des hommes et des femmes. Des chercheurs ont montré que les femmes rêvent plus souvent d’espaces domestiques alors que les hommes font plus souvent des rêves d’espaces extérieurs. Les femmes rêvent plus souvent d’être attaquée que les hommes. Porté par un bon sens un peu simpliste, certains auteurs avancent l’hypothèse que les personnages récurrents dans nos rêves sont les plus importants ou les plus significatifs dans notre vie alors que des études ont établi que les personnes clefs se manifestent plutôt sous forme de symbole ou prennent l’apparence d’autres personnes ou d’animaux.

Le rêve hors contrôle social échappe à toute forme de convention, il se manifeste en dehors du cadres des interactions sociales et ne respecte aucune logique qu’elle soit matérielle ou normative. Le rêve est aussi une libération par la transgression et nous paraissons totalement désocialisés pendant le rêve. Cette expression d’une pensée et d’un imaginaire totalement libre a pourtant été influencée, structurée par nos expériences éveillées étant pour la plupart d’entre-elles des expériences sociales. En revanche, c’est la production du rêve qui se fait dans un cadre personnel, la scène onirique n’est destinée qu’au rêveur lui-même et n’a pas d’autre témoin. Le rêve est comme le dit l’auteur : “le plus intime des journaux intimes”.

 

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Catégories : Rêves et science

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